Endiguer le déluge [Deerhunter | Halcyon Digest]

À défaut d’une élection qui chasserait les Conservateurs et la grisaille en octobre :

Deerhunter | Halcyon Digest
4AD | rock fuligineux

Il n’y a pas que le retour de la pluie et de l’insignifiance télévisuelle quotidienne qui fasse déborder nos canaux l’automne.  C’est aussi là que les plus vives couleurs musicales se font entendre.  Ça se bouscule au portillon pour nous émouvoir avant le temps des fêtes et leurs corrélatives listes de fin d’année.  Les grosses boîtes (ré)éditent moult compilations et les moins grosses pointures du biz sortent leurs meilleurs candidats au titre d’album de l’année (toute exception sauve).  Au-dessus du déluge, Halcyon Digest s’érige en passerelle des plus incertaine.  Le plongeon est quasi assuré, mais ceux qui s’y risqueront auront tout à gagner de leur visite de l’Atlantide qu’habite Deerhunter depuis neuf ans.

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La bibitte est dure à épingler.  Elle bouge vite, se métamorphose à souhait, bouffe de tout et se reproduit à un rythme fou.  Si l’on se borne à l’observer dans son milieu primaire (les disquaires) et qu’on la circonscrit à sa forme de quartet à géométrie relativement conventionnelle, dans une période qui s’étendrait de 2007 (Cryptograms) à 2010 (Halcyon Digest), c’est six albums qu’engendre Deerhunter, ce qui est déjà prodigieux.  Mais si l’on étend l’habitat au Web et tient compte des incarnations alternatives (Atlas Sound, Lotus Plaza), on passe à neuf albums, et ce, au surplus des dizaines de chansons éparpillées sur des compilations, cassettes distribuées à quelque occasion spéciale et autres téléchargements offerts intempestivement sur l’hyperactif blog du groupe.  Vu comme ça, avouons-le candidement, on se sent tout de suite mal de n’avoir pas l’épaule à la roue en ce moment même.

Si le groupe – et surtout Bradford Cox, qui en est le noyau dur – n’a rien d’une cigale, il n’a pas plus la ténacité laborieuse de la fourmi.  Disons plutôt l’opiniâtreté (et la fragilité) d’un papillon de nuit à la recherche d’une lumière insolite qui ne brillerait que pour les fous et les lunatiques.

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Aux premières notes d’Halcyon Digest, la nuit se fait fluide amniotique.  La batterie programmée au plus lent rappelle des pulsations matricielles : « Do you recall waking up on a dirty couch/ In a gray fog ? » Les clapotis de guitare s’intensifient, la nuée s’agite, la marée monte, les premiers heurts du réel poignent à l’horizon : « And the gray dog barking down the street/ Columns shake your feet/ Underneath your feet ».  « Earthquake » croule plus qu’elle n’édifie.  On y triture la matière sonore comme pour s’extraire d’une épave, mais la voix de noyé de Cox (« Do  you  think of  me?/ Your long lost friend from the sea ») ne connaît pas l’urgence, ni ne laisse de doute sur l’aptitude de Deerhunter à faire flotter le délicat navire fantôme qu’est Halcyon Digest entre deux eaux.

Si « Sailing », nouvelle ballade maritime, récidive en évoquant merveilleusement la solitude béate d’une dérive à vau-l’eau (« Only fear can make you feel lonely out here/ You learn to accept whatever you can get »), l’album ne laisse pas pour autant en rade les émotions plus carrées.  Le cœur de l’album, « Memory Boy » et « Desire Lines », transforme la barque en hors-bord et lui insuffle une énergie qui gravera un sourire éternel aux amateurs de gouaille décalée à la Lou Reed (en amont) et de riffs bringuebalants à la Strokes (en aval).

Mais c’est en « Revival » qu’on trouve la perle rare de l’album : deux minutes qui enchevêtrent adroitement les sens propre et figuré du terme en fusionnant rockabilly, gospel et glam en un seul trait d’optimisme ravissant (« I’m saved, unscathed! and, could you believe me?/ On the third day, I felt His presence near me »).  Cox s’y fait ardent prédicateur (« Darkness, always, it doesn’t make much sense/Darkened hallways, away from me ») et l’exhortation de sa voix miraculée trouble l’écho trouble du noyé.

Autre moment de grâce, la vaporeuse « Helicopter » nous porte au sommet d’un monde céleste avec sa mélodie si pure et si familière qu’elle semble repiquée au registre de la conscience collective.  Mais la cristalline beauté du paysage sonore accroche, cache, en anamorphose, la figure antagonique de l’optimisme angélique de « Revival » : « Take my hand and pray with me/ My final days in company/ The devil now has come for me/ An helicopter circling the scene ».  Le temps de l’entrevoir que déjà on replonge en vrille piquée dans l’abysse dont on s’était à peine extrait.

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Halcyon Digest oscille donc entre esquisse délicate et charge flamboyante, entre soupir neurasthénique et hymne gonflé, mais n’est pourtant pas bête à deux têtes.  Le passage de l’une à l’autre se fait sans accroc grâce à la griffe de plus en plus distinctive d’un groupe en pleine possession de ses moyens, qui semble tout pouvoir se permettre, et se permet tout, Dieu merci, des plus risqués mariages [entendre la transition de l’endiablée « Coronado » à l’élégiaque « He Would Have Laughed », dédiée à la mémoire de feu Jay Reatard] aux plus simples exercices : le rock garage fuligineux qui fonde toujours sa démarche artistique [notamment sur « Desire Lines » et « Fountain Stairs »].

Après des premiers résultats hasardeux (Turn It Up Faggot en 2005 et Cryptograms en 2007), aux influences trop lourdes (le punk expérimental de Sonic Youth et The Fall),  c’est finalement en trempant sa plume aux sources les plus variées, de My Bloody Valentines à Brian Eno en passant par Stereolab et les susmentionnés Strokes, que Bradford Cox et Cie ont trouvé leur couleur propre, leur unité créative.  Ce qui fait que peu importe le moyen employé – les spirales de guitare, les claviers narcotiques, l’ajout de rares mais toujours justes touches électroniques, jusqu’au saxophone tonitruant à la Roxy Music –, tout concourt à faire d’Halcyon Digest une réussite paradoxalement délicate et solide, une traversée grisante de paysages à la fois familiers et inconnus.

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